À Global Industrie, la question des compétences s’impose comme un défi majeur pour l’industrie. Dans cet entretien, Jean-Marie Saint-Paul, président de Siemens Digital Industries et Digital Software France détaille comment l’IA industrielle, le cloud et le jumeau numérique transforment la formation, facilitent la transmission des savoir-faire et deviennent des leviers d’attractivité pour les nouvelles générations.
Nous vous retrouvons à Global Industrie, présenté comme « la plus grande usine de France ». Il y a beaucoup d’innovation, mais sur le terrain, les industriels évoquent surtout un manque de compétences. Est-ce aujourd’hui le principal défi ?
Jean-Marie Saint-Paul. Oui, c’est clairement un défi majeur. En France, nous disposons d’un véritable savoir-faire industriel et d’une grande richesse de données. Mais la question clé est aujourd’hui de savoir comment exploiter ces ressources avec les nouvelles technologies. Cela implique un effort massif de formation. C’est un sujet que nous vivons aussi en interne chez Siemens : nous devons accompagner nos collaborateurs pour qu’ils s’approprient ces outils, notamment l’IA. Cela passe à la fois par des programmes de formation conséquents et par la mise à disposition d’environnements où ils peuvent expérimenter concrètement ces technologies. On parle aussi d’un manque d’attractivité de l’industrie. Est-ce que la transformation vers une industrie plus digitale permettrait d’attirer de nouveaux profils ? Absolument. Les nouvelles générations sont des “digital natives”. Elles ont l’habitude de travailler avec des interfaces numériques, des données, et désormais de dialoguer avec des intelligences artificielles. L’industrie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les clichés du passé. Les usines sont propres, hautement technologiques, structurées autour de la donnée et de processus automatisés. Cette transformation est un levier fort d’attractivité, à condition d’accélérer encore l’adoption de ces technologies. Le Cloud joue un rôle déterminant. Historiquement, les solutions industrielles nécessitaient des infrastructures lourdes, coûteuses et longues à déployer. Aujourd’hui, avec le Cloud, ces technologies peuvent être mises en œuvre en quelques jours ou semaines. Cela réduit considérablement les barrières à l’entrée. Bien sûr, cela suppose de répondre aux enjeux de souveraineté et de sécurité des données, mais une fois ces sujets maîtrisés, le cloud devient un formidable accélérateur d’adoption. La perte des savoir-faire liée aux départs à la retraite est une inquiétude forte. L’IA peut-elle aider à préserver ces compétences ? L’IA industrielle n’est pas une option, c’est une nécessité, notamment en Europe face aux enjeux démographiques et de productivité. Elle permet de capturer une partie du savoir-faire existant et de le rendre accessible aux nouvelles générations. L’IA ne remplace pas l’humain, mais elle agit comme un accélérateur : elle aide à comprendre plus vite, à prendre de meilleures décisions et à monter en compétence plus rapidement. À condition, bien sûr, d’être alimentée avec les bonnes données. Et sur ce point, l’Europe dispose d’un capital industriel considérable encore sous-exploité.
Avez-vous des cas d’usage concrets de l’IA industrielle ?
Ils sont déjà nombreux, y compris pour les PME et ETI. Par exemple, nous présentons ici une solution d’inspection qualité basée sur l’IA : en une heure, elle peut être entraînée à distinguer une pièce conforme d’une pièce défectueuse. Autre cas d’usage : la maintenance prédictive. En connectant les machines à une IA, celle-ci apprend leur fonctionnement et permet d’anticiper les pannes. L’utilisateur peut même interagir avec le système en langage naturel, sans expertise technique poussée. Ces solutions sont déjà déployées chez des clients en France.
Le jumeau numérique complet peut-il devenir un levier de compétences ?
Le jumeau numérique complet permet de créer une réplique virtuelle du monde réel. Dans l’industrie automobile, par exemple, il est possible de modéliser une cellule de production complète (robots, automatismes, processus) et de former les opérateurs dans cet environnement virtuel. Cela permet de former sans interrompre la production, sans risque, et avec un niveau de réalisme très élevé. En combinant simulation et IA, on enrichit encore ces capacités d’apprentissage. En couplant l’IA au jumeau numérique, il est possible de former en conditions quasi réelles, mais dans un environnement virtuel. L’IA vient compléter ce dispositif en apportant des capacités d’analyse, d’assistance et d’adaptation. On est dans une logique d’augmentation du réel par le virtuel.
Quel rôle vont jouer les plates-formes ouvertes et la standardisation ? Elles sont fondamentales. Sans plate-forme ouverte, on crée des silos technologiques : chaque service optimise son périmètre, mais la valeur globale est limitée. À l’inverse, une approche ouverte permet d’assurer une continuité numérique entre les étapes, du bureau d’études à la production, et donc une meilleure circulation des connaissances. Les standards jouent aussi un rôle clé pour faciliter la mobilité des compétences entre entreprises et secteurs. Comment Siemens accompagne-t-il ses clients dans cette transformation ? Notre priorité est de rendre ces technologies accessibles, notamment aux PME et ETI. Cela passe par des solutions ouvertes, compatibles avec des environnements tiers, et par un écosystème de partenaires, intégrateurs, éditeurs, etc. Les PME ont un atout majeur : leur agilité. À nous de leur proposer des solutions suffisamment simples et “digestes” pour qu’elles puissent s’en emparer rapidement. Comment voyez-vous évoluer le rôle des compétences dans prochaines années ? Nous allons assister à une transformation profonde. Les nouvelles générations arrivent avec des attentes différentes et des réflexes numériques forts. En parallèle, les technologies, IA, simulation, data, progressent très rapidement. Je suis convaincu qu’elles vont rendre l’industrie plus attractive et permettre une montée en compétences plus rapide, grâce à la transmission des savoirs intégrée dans ces outils. L’industrie de demain sera à la fois plus technologique, plus collaborative et plus accessible.
✍️Propos recueillis par Xavier Fodor

