Angers : le jumeau numérique validé par les crues de 2026

Publié le 18 mai 2026 par Xavier Fodor

Lors des crues de février 2026, Angers Loire Métropole a utilisé son jumeau numérique pour anticiper l’impact des inondations, sécuriser les zones sensibles et coordonner la gestion de crise. Une démonstration grandeur nature de son efficacité.

À Angers Loire Métropole, le jumeau numérique territorial n’est plus un simple démonstrateur technologique. L’épisode de crue de février 2026, le plus important depuis 1995, a transformé cet outil de simulation en véritable instrument opérationnel de gestion de crise. Conçu initialement dans le cadre du vaste programme «Territoire Intelligent», le jumeau numérique a permis d’anticiper les impacts de la montée des eaux, d’organiser les interventions et de sécuriser des sites sensibles plusieurs jours avant leur inondation effective. Le projet de territoire intelligent d’Angers Loire Métropole remonte à 2018, sous l’impulsion de Christophe Béchu, président de la Communauté urbaine. Dès le départ, la collectivité imagine un jumeau numérique territorial capable de devenir un outil d’aide à la décision pour les politiques d’aménagement, la gestion des infrastructures, mais surtout l’anticipation des risques climatiques. «Dans le cadre du projet Territoire Intelligent, ce jumeau numérique était défini comme une modélisation 3D du territoire, outil d’aide à la décision et référentiel de données», explique Mary Juteau, responsable Donnée et Information Géographique à Angers Loire Métropole et pilote du projet de jumeau numérique.

Un modèle nourri par les données de Vigicrues

Le territoire concerné couvre 29 communes et 666 km², avec une configuration hydrologique particulièrement complexe. La Maine traverse Angers avant de rejoindre la Loire, tandis que les basses vallées angevines jouent un rôle majeur dans l’expansion des crues. Cette exposition historique au risque inondation a conduit la collectivité à faire du simulateur de crue l’un des premiers cas d’usage du jumeau numérique. «C’était vraiment une commande politique et de la direction générale que de disposer de ce simulateur pour s’organiser en cas de crise», souligne Mary Juteau. Le développement du simulateur débute en 2021. Il repose sur plusieurs briques technologiques complémentaires. Le socle 3D territorial a notamment été produit avec SIRADEL, partenaire du groupement titulaire du marché Territoire Intelligent. Les simulations de crue s’appuient sur les données de la DREAL, de la DDT et de Vigicrues, tandis que la diffusion et l’exploitation des données géographiques sont assurées via la plate-forme SIG d’Angers Loire Métropole basée sur les technologies Esri. Le jumeau numérique est également connecté au centre d’hypervision de la collectivité, qui centralise les données issues des réseaux urbains, des infrastructures et des équipements supervisés du territoire. Le cœur du dispositif repose sur un travail de pré-calcul particulièrement poussé et un important travail de croisement de données géographiques et hydrauliques. Le modèle intègre les données ZIP et ZICH fournies par l’État, les prévisions de Vigicrues, les modèles numériques de terrain, les bâtiments 3D, les réseaux d’éclairage public, les routes ou encore les infrastructures. Il s’appuie aussi sur les données de la crue centennale quand La Maine avait atteint 6,66 mètres au pont Basse chaîne le 29 janvier 1995. Entre deux niveaux de crue connus, des dizaines de couches intermédiaires ont été générées afin de modéliser précisément l’évolution des zones inondées centimètre par centimètre. «Il y a eu un pré-calcul de l’ensemble des objets géographiques : bâtiments sensibles, armoires électriques… détaille Mary Juteau. On savait identifier les secteurs qui seraient plongés dans le noir, les voiries qui deviendraient impraticables ou les équipements critiques qui risquaient d’être touchés.»  Le simulateur est officiellement livré en 2022. Pourtant, jusqu’en février 2026, il n’avait jamais été éprouvé dans une véritable situation de crise. «Il avait servi à faire des simulations, mais jamais dans une gestion de crise réelle, rappelle Antoine Marchand, responsable de l’ingénierie fonctionnelle. On présentait le simulateur depuis trois ans, on expliquait à quoi il servait, mais tant qu’on n’a pas d’inondation, il sert peu. Enfin… il sert à anticiper, mais il n’avait pas encore fait ses preuves.» 

Février 2026: le jumeau numérique passe à l’action

Tout bascule lors de la crue de février 2026. Dix-sept communes de la métropole sont concernées par les débordements de la Maine, de la Loire et de leurs affluents. Dès l’activation de la cellule de crise, le jumeau numérique est mobilisé quotidiennement au sein du centre d’hypervision. Le modèle, directement connecté à l’API Vigicrues, projette les conséquences attendues de la montée des eaux entre 24 et 72 heures à l’avance. Les opérateurs peuvent visualiser les rues menacées, les bâtiments exposés, les routes susceptibles d’être coupées et les infrastructures critiques impactées. «On s’appuyait sur les données de Vigicrues pour être capables de se projeter entre 24 et 72 heures, explique Antoine Marchand. Pendant la crue, on était plutôt sur des projections à quarante heures maximum, mais cela permettait déjà d’anticiper les fermetures de voirie et la mise en sécurité des biens et des personnes.»  Chaque matin, les simulations sont présentées lors des cellules de crise municipales et intercommunales réunissant élus, directions techniques, services de l’État et communes concernées. «Le jumeau numérique était manipulé tous les jours pendant la montée des eaux. Les communes nous sollicitaient pour obtenir des projections localisées. Les opérateurs réalisaient les simulations et envoyaient immédiatement les cartographies aux mairies concernées.» Le cas le plus emblématique concerne un EHPAD situé dans une zone menacée. Grâce au simulateur, la métropole sait plusieurs jours à l’avance que l’établissement sera touché. «L’EHPAD a été informé qu’il allait avoir de l’eau plusieurs jours en amont, raconte Antoine Marchand. Il a fallu attendre quelques jours pour que la réalité confirme les simulations, mais cela a permis une évacuation sereine. Les résidents ont pu être accueillis dans leurs familles ou dans d’autres établissements avant que le site ne devienne inaccessible.» Le réalisme du modèle a progressivement convaincu les acteurs de terrain. Plusieurs simulations ont été confrontées aux observations réelles, notamment à Cantenay-Épinard ou aux Ponts-de-Cé, où les zones effectivement touchées correspondaient aux projections du jumeau numérique. «Il a fallu montrer par l’exemple que le simulateur était fiable, reconnaît Antoine Marchand. Mais quand les simulations ont commencé à être confirmées par la réalité, tout le monde s’est rendu compte que l’outil était pertinent. » Au-delà de l’anticipation des inondations, le jumeau numérique a aussi servi à coordonner les opérations techniques. Les services ont utilisé les simulations pour préparer les fermetures de routes, organiser les déviations, protéger certaines infrastructures et sécuriser les accès sensibles. «Le simulateur donnait trois grands types d’informations: les bâtiments sensibles touchés, les bâtiments impactés de manière générale et les ouvrages d’art concernés. Cela permettait immédiatement de visualiser les secteurs critiques sur l’ensemble du territoire.»

Un outil désormais pleinement adopté

Le retour d’expérience constitue désormais une nouvelle phase du projet. Toutes les informations collectées pendant la crise (niveaux d’eau observés, fermetures effectives, interventions techniques, photographies de terrain) sont en cours d’intégration dans le système d’information géographique afin d’améliorer encore la précision des futurs modèles. « On capitalise désormais sur toutes les informations captées pendant la crise», indique Antoine Marchand. L’objectif est de recalibrer certains seuils et de mieux intégrer la réalité opérationnelle dans les prochaines simulations. » Pour Mary Juteau, cette crise marque surtout un tournant culturel dans l’appropriation du jumeau numérique: «cet outil a vraiment été un outil d’aide à la décision et de gestion de crise. Il y avait un énorme travail préparatoire derrière, mais cette fois, on a pu démontrer concrètement son utilité. » 

«Depuis cette crue, les élus et les communes qui ont été impactés sont convaincus, conclut d’Antoine Marchand. Le simulateur inondation du jumeau numérique a été confronté à la réalité permettant d’en concrétiser son usage. Aujourd’hui, on nous demande déjà de rejouer certains scénarios pour d’autres secteurs du territoire.» 

✍️ Xavier Fodor

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