Rennes Métropole : 27 ans pour construire un jumeau numérique utile

Publié le 1 juin 2026 par Xavier Fodor

Pionnière de la 3D territoriale, Rennes Métropole a expérimenté de nombreuses approches du jumeau numérique. Forte de ce retour d'expérience unique en France, elle défend aujourd'hui une vision pragmatique centrée sur les usages, la souveraineté des données et l'anticipation des risques.

Philippe Cocheril est Responsable du Service Données Territoriales et Information Géographique de la Ville et Métropole de Rennes. À ce titre, il est responsable du développement du jumeau numérique territorial de la collectivité. À l’occasion de VirtualTER 2026, il a réalisé une présentation particulièrement intéressante, puisqu’elle revenait sur 20 ans d’expérience, Rennes faisant figure de pionnier en matière de jumeau numérique. Au final, pas de technologie révolutionnaire ni d'une plate-forme miracle capable de reproduire le territoire dans ses moindres détails, mais un long apprentissage et une mise en perspective. Depuis 1999, la collectivité bretonne expérimente les représentations numériques du territoire. D'abord simple maquette 3D géométrique de la ville de Rennes, le modèle s'enrichit progressivement de textures réalistes puis s'étend à l'ensemble des 43 communes de la métropole. « Nous avons commencé assez tôt, rappelle Philippe Cocheril. Au départ, il s'agissait essentiellement d'un outil de représentation, de communication et de médiation, concertation autour des projets urbains, médiation citoyenne, simulations environnementales ou encore aide à la décision. Puis nous avons progressivement enrichi la maquette à l'échelle de l'ensemble de la métropole ». Cet historique constitue aujourd'hui un avantage précieux. Là où de nombreuses collectivités découvrent encore le concept de jumeau numérique territorial, Rennes dispose d'un recul de près de trois décennies sur ses promesses comme sur ses limites.

Une étape majeure est franchie en 2017 avec le lancement de « Virtual Rennes ». L’expérimentation est conduite avec Dassault Systèmes autour de la plate-forme 3DEXPERIENCity. L'ambition est alors à la hauteur de l'époque : constituer un véritable double numérique de la métropole capable de croiser les projets urbains, les mobilités, le bruit, l'énergie ou encore les flux urbains. « Nous voulions constituer un double digital de la métropole et développer des cas d'usage autour de l'aménagement urbain explique Philippe Cocheril. Nous cherchions aussi à aller vers une approche plus systémique en intégrant le bruit, le trafic et d'autres phénomènes territoriaux ». Mais cette ambition sans doute trop élevée révèle rapidement sa complexité. Plus les modèles deviennent exhaustifs, plus leur maintenance, leur compréhension et leur appropriation par les métiers deviennent difficiles.

Les leçons de Virtual Rennes

L'expérimentation constitue néanmoins un formidable laboratoire. Rennes en retire plusieurs enseignements qui vont profondément influencer sa stratégie. Le premier concerne la souveraineté des données : la métropole découvre qu’il est impossible de construire un jumeau numérique sans conserver la maîtrise des informations produites sur le territoire. « Nous avons besoin de savoir où sont nos données, de les maîtriser et de pouvoir les récupérer si nous changeons de plateforme ou de prestataire ». Le second enseignement porte sur l'interopérabilité. Rennes refuse l'idée d'une plate-forme fermée qui concentrerait l'ensemble des traitements. « Nous ne voulions pas d'une boîte noire dans laquelle les données seraient enfermées. Nous voulions continuer à nous appuyer sur nos systèmes d'information existants et sur des standards ouverts. » Enfin, la collectivité développe très tôt une réflexion sur la sobriété numérique et l'explicabilité des modèles, un sujet devenu central avec l'émergence de l'intelligence artificielle. « Lorsqu'une simulation est présentée à un élu ou à un décideur, il faut être capable d'expliquer d'où viennent les résultats. La transparence et l'explicabilité des algorithmes sont essentielles. » Ces différentes réflexions conduisent progressivement Rennes à s'éloigner de la vision initiale du jumeau numérique comme plate-forme unique capable de tout faire.

Quand la 3D n'est pas toujours nécessaire

Cette évolution se traduit concrètement avec le développement de « Coopterr » qui propose une nouvelle approche centrée sur des cas d'usage précis plutôt que sur une représentation globale du territoire. Le projet s'appuie notamment sur un cadastre solaire permettant aux habitants d'évaluer le potentiel photovoltaïque de leur toiture à partir d'une représentation 3D du bâti et de simulations énergétiques. D'autres applications concernent les mesures environnementales ou encore les projets de mobilité. Ces nouveaux développements amènent une autre conclusion inattendue : « la 3D n'est pas systématiquement la meilleure réponse et pas toujours nécessaire. Pour certains cas d'usage, une représentation 2D aurait largement suffi. » La question du retour sur investissement devient également centrale. « Il faut toujours mettre en regard le coût de développement et les usages réels, confie Philippe Cocheril. Une collectivité doit se demander jusqu'où elle doit aller et ce qui relève éventuellement d'acteurs privés complémentaires. » Pour autant, Rennes continue d'investir dans ses référentiels territoriaux. Ainsi, le modèle 3D du territoire est régulièrement enrichi avec une représentation toujours plus détaillée des bâtiments et de la végétation, notamment des arbres qui sont systématiquement demandés dans les cas d’usage.

Les inondations qui ont touché Rennes en janvier 2025 puis en février 2026 ont aussi accéléré la réflexion du jumeau numérique face aux crises climatiques. La multiplication des événements climatiques extrêmes pousse la collectivité à renforcer ses capacités d'anticipation. La métropole a ainsi développé un dispositif reposant sur des capteurs LoRa installés sur les cours d'eau, des modèles de calcul et des systèmes d'alerte automatisés. « Nous avons réussi à construire une chaîne complète de traitement de la donnée permettant de détecter des montées anormales des niveaux d'eau avant même certaines alertes officielles, explique le responsable SIG. Nous n'avons pas construit une plate-forme extraordinaire. Nous avons simplement répondu à un besoin opérationnel. Grâce à cela, les agents gagnent deux ou trois heures : un temps extrêmement précieux. »

Vers une offre de services plutôt qu'une plate-forme

Aujourd'hui, Rennes Métropole travaille à formaliser une véritable offre de services autour du jumeau numérique territorial. L'objectif est d'accompagner les directions métiers dans trois grands domaines : l'adaptation au changement climatique, la gestion des risques et l'urbanisme opérationnel. Il n’est donc plus question de disposer d'un double numérique parfait du territoire. « Le jumeau numérique doit permettre de répondre à des besoins de projection du territoire dans l'avenir, pointe Philippe Cocheril. C'est une approche et non une solution logicielle. » Une évolution est sans doute résumée par la phrase qui a marqué sa présentation : « tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles. » Après vingt-sept années d'expérimentations, Rennes Métropole semble avoir trouvé sa définition du jumeau numérique territorial, non pas une réplique exhaustive du réel, mais un ensemble de données, de modèles et d'outils capables d'aider les collectivités à comprendre leur territoire, à débattre de son avenir et à mieux anticiper les crises qui l'attendent.

✍️ Xavier Fodor

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