3Dverse veut faire du jumeau numérique le système d’exploitation de l’usine

Publié le 31 août 2026 par Xavier Fodor

Et si le jumeau numérique industriel devenait l’interface unique de l’usine ? 3Dverse entend fédérer les outils existants plutôt que les remplacer. Le jeune entreprise mise sur la 3D temps réel, la convergence IT-OT et l’IA pour réunir données, outils métiers et aide à la décision.

Pour 3Dverse, la frontière entre une maquette 3D et un véritable jumeau numérique est claire : le lien avec le monde physique doit être dynamique et bidirectionnel. «Dès qu’un jumeau physique bouge, son jumeau digital bouge et réciproquement. Sinon, ce n’est pas un jumeau numérique, c’est une maquette», résume Hervé Labarge, Vice-President France de 3Dverse, que Twin+ rencontre sur Tech for Industry Show 2026. Fondée en 2022 et basée à Montréal, l’entreprise compte aujourd’hui treize collaborateurs. Membre du programme Nvidia Inception Startup, elle développe ce qu’elle présente comme un système d’exploitation 3D temps réel collaboratif. Son principe consiste à permettre à plusieurs utilisateurs d’accéder simultanément à une même scène 3D, en s’appuyant notamment sur des capacités de calcul GPU déportées. L’un des éléments différenciants mis en avant par 3Dverse concerne précisément cette architecture. La plate-forme fonctionne selon une approche de cloud hybride: le stockage peut rester chez le client, être placé dans un datacenter privé ou public, tout comme les ressources GPU. Selon Hervé Labarge, aucun fichier du client n’a besoin d’être transféré vers le cloud pour permettre la visualisation de la scène. Cette architecture doit notamment répondre aux problématiques de confidentialité et de souveraineté rencontrées dans l’industrie. «Même avec de la donnée Confidentiel Défense, on va pouvoir rendre visible et spatialiser une donnée alors qu’il n’y a aucun échange de données qui est fait», affirme Hervé Labarge. Mais la 3D n’est qu’une partie du dispositif. 3Dverse veut surtout assurer une convergence entre informatique traditionnelle et systèmes industriels. La plate-forme peut ainsi se connecter directement à des protocoles industriels comme OPC UA ou MQTT, mais également aux protocoles IP et aux technologies web.

Donner la bonne information à la bonne personne en temps réel

Cette convergence IT-OT répond à une ambition assez simple à formuler: «donner la bonne information à la bonne personne en temps réel». Dans une usine, les informations nécessaires à la prise de décision restent en effet souvent dispersées entre plusieurs applications. Hervé Labarge prend l’exemple d’un directeur d’usine et de ses managers qui peuvent devoir ouvrir quotidiennement cinq ou six logiciels différents. Dans une entreprise de 70 personnes, cette recherche et cette agrégation de l’information peuvent représenter une quinzaine d’heures perdues. 3Dverse entend donc fédérer ces informations et les restituer dans un environnement 3D commun. Une fois les données agrégées, des briques d’intelligence artificielle peuvent également intervenir pour effectuer des calculs ou exploiter les informations remontant d’une ligne de fabrication. Cette approche explique aussi pourquoi Hervé Labarge se montre réservé sur l’expression «métavers industriel», encore associée selon lui à l'imaginaire de Second Life. Il lui préfère la notion de «Industrial AI Operating System» utilisée par Nvidia. Le terme métavers conserve toutefois un avantage: il fait immédiatement comprendre l’idée d’un espace 3D dans lequel plusieurs personnes peuvent se connecter simultanément.

Hypervision, formation ou design review : neuf cas d’usage identifés

Neuf cas d’usage ont d’ores et déjà été identifiés. Le premier concerne l’hypervision et, là encore, la convergence IT-OT. Par exemple, face à un incident sur un robot, l’opérateur doit pouvoir partir d’une vision globale de l’usine et descendre progressivement jusqu’à la machine et à l’équipement concernés. Justement la formation des opérateurs constitue un autre axe important. Hervé Labarge souligne le vieillissement des équipes industrielles et la nécessité de transférer les connaissances des salariés expérimentés vers les nouvelles générations. Dans ce domaine, l’IA pourrait permettre de capter du savoir, par exemple à travers de la dictée vocale réalisée devant une machine, puis de restituer ce contenu directement dans l’environnement 3D. Inspection et design review figurent également parmi les principaux usages de la plate-forme. S’y ajoute le «virtual commissioning», qui consiste à tester et optimiser une ligne de production avant sa mise en service réelle. D’autres applications sont davantage liées à l’optimisation économique des installations. Dans l’aéronautique, 3Dverse travaille ainsi sur des problématiques de surfaces industrielles rapportées à la productivité: déplacer un îlot ou réorganiser une ligne peut modifier sa performance et donc la valeur associée aux mètres carrés utilisés.

Une couche au-dessus des logiciels métiers

3Dverse ne prétend cependant pas remplacer les systèmes industriels déjà installés. Sa stratégie est même exactement inverse. « On se nourrit des logiciels existants », insiste Hervé Labarge. PLM, ERP, MES ou outils de simulation continuent donc d’assurer leurs fonctions métiers. 3Dverse vient chercher les informations dans ces différents environnements pour les restituer aux personnes qui en ont besoin. L’entreprise se positionne ainsi comme une couche d’accès et de visualisation transversale capable d'ouvrir certaines informations à l’ingénierie, à la supply chain ou à la qualité sans obliger chaque utilisateur à maîtriser les logiciels métiers dont elles proviennent. Cette logique se traduit notamment par un partenariat stratégique avec Siemens Digital Industries, mais aussi par des connexions avec les environnements logiciels existants, notamment ceux de Dassault Systèmes. 3Dverse s'appuie parallèlement sur les écosystèmes technologiques de NVIDIA et Microsoft et développe un réseau d'intégrateurs comme Alten ou Capgemini qui vont construire les applications industrielles autour de sa plate-forme pour apporter de la valeur.

L’IA comme accélérateur

Dans cette évolution, l’intelligence artificielle occupe déjà une place importante. Chez 3Dverse, elle est notamment utilisée pour accélérer la création des matériaux nécessaires aux environnements 3D ou pour optimiser le code. Hervé Labarge distingue toutefois ces tâches automatisables du travail sur l’expérience utilisateur, pour lequel l’intervention humaine reste selon lui essentielle. À terme, l’enjeu dépasse néanmoins largement la production de contenus 3D. Associée aux données issues des machines et des différents systèmes de l’entreprise, l’IA pourrait progressivement transformer le jumeau numérique en outil d’accès aux connaissances et d’aide à la décision. Reste un obstacle qui, selon Hervé Labarge, n’est plus principalement technologique ou financier: «les freins, ce sont principalement les hommes.» Le dirigeant pointe la nécessité d’acculturer opérateurs, managers mais également directions aux nouveaux usages numériques avant même de parler budget, chef de projet ou cas d’usage.

De la donnée à la « sagesse industrielle »

Alors, à quoi ressemblera alors le jumeau numérique dans cinq ans ? Hervé Labarge s’appuie sur le modèle DIKW (Data, Information, Knowledge, Wisdom) pour imaginer l’étape suivante. Après avoir connecté les données et transformé celles-ci en informations puis en connaissances, le jumeau numérique devrait atteindre selon lui le stade de la «sagesse industrielle». «Le jumeau numérique dans cinq ans sera le Wisdom», prédit-il. Il imagine un système 3D temps réel connecté à l’ensemble des systèmes de l’entreprise, enrichi par des IA capables notamment de faciliter la transmission des connaissances aux nouveaux collaborateurs. Une vision dans laquelle la sophistication technologique finit paradoxalement par s’effacer derrière un objectif beaucoup plus simple: fournir, au bon moment, l’information et l’aide à la décision dont l’utilisateur a besoin, qu’il travaille à l’échelle d’une usine entière ou devant une seule machine.

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