Jumeaux numériques, IA, robots : même pas peur…
Jumeaux numériques, IA, robots : même pas peur…
Alors que l’industrie 4.0 a massivement mis la technologie et le digital au premier plan, l’industrie 5.0 entend replacer l’humain dans l’équation. À l’occasion de Realize Live 2025 à Amsterdam, Twin+ a rencontré Brenda Discher, senior Vice-Présidente stratégie et marketing Siemens Digital Industries Software, pour « une interview qui fait peur », entre perte de compétence des humains, débarquement des robots humanoïdes et jumeaux numériques. Elle n’a pas sourcillé…
Il s’affiche partout, au centre de tout, mais le jumeau numérique est-il un buzzword? Brenda Discher balaie d’emblée l’idée: chez Siemens, le jumeau numérique n’est pas qu’un concept marketing, loin de là! Il se place au cœur même de la stratégie R&D, nourrie par des investissements massifs, à la fois organiques et via des acquisitions comme celle d’Altair, à hauteur de 10 milliards de dollars... La raison? Un jumeau numérique «horizontal et vertical» est aujourd’hui capable de réunir design, simulation, fabrication, données mécaniques, électroniques et logicielles. «Nous croyons que le jumeau numérique est le moyen le plus efficace pour rendre les processus plus résilients, plus sobres, plus collaboratifs, et pour mieux anticiper l’avenir», affirme la vice-présidente. Siemens intègre d’ailleurs la collaboration et la gestion de version au plus profond de ses outils, car «la digitalisation est vitale pour survivre».
Soit, mais faut-il craindre cette transformation rapide? Pour Brenda Discher, certaines PME peuvent se sentir dépassées, mais la plupart des grands comptes adhèrent déjà à la vision du jumeau numérique et de la continuité numérique. En revanche, le concept de métaverse industriel suscite encore des interrogations. «Nous dépeignons une vision, mais beaucoup de clients la perçoivent encore comme du marketing, reconnaît-elle. Pourtant, chez Siemens, nous sommes convaincus que la convergence entre le jumeau numérique et le métaverse permettra d’expliquer, simuler et prédire les conséquences d’une action avant même de produire une pièce».
L’IA en mémoire de l’industrie
En attendant, c’est l’IA qui s’affiche en grand sur des événements comme Realize Live. Mais, si elle accélère la conception, la simulation ou la production, pourrait-elle appauvrir les compétences des ingénieurs de demain? Brenda Discher le reconnaît: «Dans certaines industries, notamment l’usinage ou la fabrication, les experts quittent la main-d'œuvre. Ils partent tout simplement à la retraite et la nouvelle génération n’a pas encore leurs savoirs. L’enjeu est donc de ne pas perdre ces connaissances initiales, d’autant que d’ici 5 à 10 ans, nous n’aurons quasiment plus cette expertise traditionnelle en manufacturing».
Selon Siemens, la solution passe donc par l’IA industrielle et les modèles de jumeaux numériques: «Il est absolument indispensable de capturer l’information des process, les choix d’outillage, les propriétés des matériaux. En somme, tout ce qui fait l’expérience des experts actuels. Et d'intégrer ces savoirs dans l’IA, insiste notre interlocutrice. Sans cette captation, la prochaine génération ne pourra tout simplement pas bénéficier de cette connaissance». À ses yeux, l’IA est donc un levier indispensable pour transmettre et enrichir l’expérience métier, plutôt qu’un facteur d’appauvrissement des ingénieurs. «Cela peut même devenir une opportunité, si on nourrit ces modèles avec la langue et la logique de l’ingénierie», affirme-t-elle.
Robots humanoïdes: vers un scénario à la Terminator?
Dans notre «interview qui fait peur», nous avons également abordé la montée en puissance des robots humanoïdes, évoquant l’estimation d’USB de 10 millions de robots d’ici 10 ans et pas moins de 200 millions de robots dans 25 ans; un chiffre vertigineux qui n'est pas non plus sans rappeler le début de la saga de Terminator. Alors, la science-fiction est proche ? «Je pense qu'effectivement les robots humanoïdes vont peu à peu s’imposer pour réaliser à la place des humains des tâches répétitives ou dangereuses; cela aux côtés de véhicules autonomes. Mais je ne crois absolument pas que les humains vont disparaître», tempère Brenda Discher.
© ANYboticsSiemens peut s'appuyer sur un outil Process Simulate (anciennement RobCat) pour explorer le potentiel des robots humanoïdes et certaines divisions du groupe Siemens ont déjà des projets avec des robots, comme le RoboDog (ANYbotics - photo) qui évolue en milieux dangereux. La technologie est donc considérée comme étant en phase d'incubation. Mais pour l’instant, il n’y a pas encore de trace d’humanoïdes agissant comme des capteurs mobiles capables d’alimenter en temps réel les jumeaux numériques. La prudence sur le sujet, voire la circonspection, reste de mise chez notre interlocutrice. «Il y aura toujours un rôle pour l’humain, notamment pour la créativité, l’intuition, l’expertise. La part de l’humain changera. Alors oui, si l'on se projette, une usine fonctionnera peut-être demain avec un tiers d’humains, un tiers de robots humanoïdes et un tiers de véhicules autonomes. Mais l’humain ne s’effacera pas», affirme-t-elle.
L’humain reste même indispensable, comme l’a prouvé l’épisode récent de la panne électrique au Portugal et en Espagne. S’il nous rappelle que la technologie est tributaire de l’énergie, il prouve aussi que «si tout s’arrête, le seul plan B, ce sont les humains, sourit Brenda Discher. Même sans cloud ou robot, l’humain conserve sa capacité à s’adapter».
Replacer l’humain au cœur de l’innovation
C’est justement tout le but de l’industrie 5.0, qui veut rééquilibrer la place de la technologie et de l’humain. Siemens n’a pas encore de manifeste officiel sur le sujet, mais il en partage l’esprit, nous précise la Vice-Présidente: «Nous étions leaders sur l’industrie 4.0. Sur l’industrie 5.0, nous n’avons pas encore publié de position claire, mais nous partageons l’idée d’une coexistence entre données, IA et humain».
En définitive, Siemens revendique sa transformation en véritable «Tech company», plaçant l’innovation industrielle au cœur de sa feuille de route. Avec ses investissements massifs dans le jumeau numérique, l’intelligence artificielle industrielle et l’automatisation, l’éditeur affirme sa capacité à anticiper les défis de l’industrie 5.0. Comme le résume Brenda Discher: «Nous investissons pour que la technologie transforme le quotidien de chacun». Et Siemens entend ainsi rester un acteur de référence, en conjuguant puissance numérique, responsabilité humaine et adaptation permanente aux mutations industrielles.
L’industrie du futur sera avant tout une alliance entre la créativité humaine et la puissance du digital. Et ça, ça ne fait même pas peur !

