Siemens : l’IA et le jumeau numérique au cœur de la transformation industrielle
Siemens : l’IA et le jumeau numérique au cœur de la transformation industrielle
Siemens met l’intelligence artificielle au service de l’industrie en l’intégrant aux jumeaux numériques pour optimiser la gestion des données et la prise de décision. Sur Global Industrie, rencontre avec Jean-Marie Saint-Paul, Président de Digital Industries et Digital Software Siemens France. Il évoque l’engagement historique de son entreprise en faveur de l’innovation et de l’accompagnement des industriels dans leur transformation numérique.
L’IA est LE thème majeur de ce début d’année. Il s’affiche en gros sur votre stand à Global Industrie, comme Siemens prend en compte l’intelligence artificielle pour les industriels ?
L’IA est une technologie pervasive, qui se diffuse sans vocation à être forcément en première ligne. Elle reste en arrière-plan soutenant un certain nombre de tâches pour un opérateur, un technicien ou un ingénieur. Pour autant, l'évolution de cette technologie est bluffante et nous avons tous du mal à suivre les annonces faites chaque jour. L’IA va jouer un rôle déterminant, peut-être à la hauteur de transformation qu'a pu être l'arrivée de l'électricité… Nous pressentons tous une vraie puissance dans l'IA, permettant aussi bien à l'opérateur que le directeur d’une usine de faire des choses qu'ils ne sont pas capables de faire aujourd'hui.
Après la question réside dans la manière de diffuser cette technologie : comment est-ce qu'on la rend consommable par l'utilisateur et comment introduire de nouvelles technologies sans casser l'existant, que l’innovation apporte une vraie amélioration sans apporter une régression, en termes de productivité et de qualité? L'IA apporte à la fois beaucoup de solutions, mais aussi beaucoup d’interrogations. Car il y a une grande différence entre une IA grand public qui sert à générer une photo d’anniversaire et une IA industrielle qui doit être robuste. On ne peut pas permettre qu'elle hallucine. Il doit s’agir d’une IA qui a été travaillée avec une notion industrielle, même s’il s’agit de besoins aussi triviaux que de la traduction. Elle doit aussi être compatible avec la question de la sensibilité des données lorsque, par exemple, on apporte un support à ses clients par téléphone et que l’on interroge ses bases de connaissances en utilisant des LLM qui améliorent son service aux clients.
Ce qu'on cherche à faire chez Siemens, c'est de s'approprier la technologie et la digérer. Nous travaillons sur ce sujet depuis 30 ans et Siemens est probablement la société qui a déposé le plus de brevets dans le domaine de l'IA pour l’industrie. Nous avons longtemps maturé la manière d’appréhender cette technologie sur des sujets bien précis et aujourd’hui, nous sommes capables de présenter des cas d’usage. D’autant que Siemens est à la fois une entreprise qui fournit des solutions sur le marché, mais nous sommes nous-mêmes industriels, avec 125 usines et 300.000 collaborateurs dans le monde. Ainsi, comme toute entreprise à la fois industrielle et généraliste, nous avons on besoin de nous poser des questions sur la manière d’aller plus loin, de nous transformer et d’évoluer avec la technologie. Et nous avons réussi à la packager et la rendre, comme je disais tout à l'heure, consommable sur étagère.
Comment cela s’intègre-t-il avec l'autre développement que mène Siemens autour du jumeau numérique ?
Si vous vous souvenez, il y a une quelques années, nous avons tous assisté à une convergence technologique qui a créé le Smartphone. Avant, il y avait le téléphone portable, qui était déjà une révolution. Ensuite, cet objet est arrivé, faisant un peu tout grâce à une combinaison de matériels, appareil photo compact, processeur de plus en plus puissant, écran tactile et de logiciel responsive… Toute proportion gardée, je dirais que nous assistons un peu à la même chose en termes de convergence technologique avec les jumeaux numériques. Aujourd’hui, les machines sont souvent équipées de technologies produisant aussi des données. Et un industriel qui achète une machine demande à avoir son jumeau numérique. Donc, vous avez la machine qui produit de la data et un jumeau qui produit de la data. S’ajoutent maintenant ces algorithmes IA d’une qualité adaptée aux besoins des industriels qui vont être capables de s’intégrer aux jumeaux numériques, pour exploiter et optimiser ces données et permettre à l'opérateur, à l'ingénieur, aux décideurs, de prendre les décisions et de l'accompagner justement dans son métier. C’est important, car à peine 10 à 20% des données industrielles sont actuellement exploitées. La marge de progression est donc immense, avec beaucoup de nouveaux cas d’usage.
Sur Global Industrie, on parle justement de l’utilisation de jumeau numérique en rétro-ingénierie, permettant à un fabricant de réviser la conception d’une machine à partir des données d’usage…
Oui, c'est ce qu'on appelle le « rebouclage ». C’est l’illustration parfaite de ce qu'on cherche à créer ici : des flux numériques continus. Ce flux numérique, il part de la conception de la machine, au niveau du bureau d'études qui conçoit une machine de plus en plus en virtuel. Ensuite on voit que ce jumeau numérique suit la machine depuis sa conception, tout au long de sa production en usine et jusqu'à son utilisation. Maintenant, pourquoi s'arrêter en si bon chemin maintenant qu'on a ce jumeau numérique qui nous sert d'ailleurs à plein d'autres choses, comme la maintenance. Pourquoi pas l'utiliser pour faire du retour d'expérience et reboucler l'information vers l'ingénierie ? De telles pratiques commencent à être réfléchies par les industriels, et particulièrement dans le domaine de la machinerie industrielle, mais aussi dans d'autres domaines. Dans tous les cas, je pense qu'on n'a pas fini d'explorer les cas d'usage et la valeur que peuvent avoir ces jumeaux numériques. Plus on le déploie, plus on découvre à quel point il va pouvoir vivre en parallèle de la machine, en parallèle du monde réel. Le monde digital va avoir sa propre vie et va renforcer finalement à la fois la performance, la qualité et la résilience du monde réel.
On parle aussi beaucoup de souveraineté des données. Comment est-ce que Siemens intègre ce sujet ?
Il y a une vraie réflexion, une vraie montée en prise en compte de ce sujet. Et le premier réflexe, c'était de dire il faut tout protéger et on s'est rendu compte que techniquement et même d'un point de vue opérationnel, ça n’avait peut-être pas de sens. J’observe que les industriels commencent à travailler sur la classification des données : qu'est-ce qui est vraiment le cœur de mon activité, qu'est-ce qui l'est moins et ce que je dois protéger en priorité ? Chaque industriel doit faire ce travail d’identification de ces datas et comprendre qu'il va en probablement en produire de plus en plus. Il faut aussi qu'il lance le processus de réflexion, de gestion et de classification de ces données. En tant que fournisseur de solutions, nous nous adaptons à différents niveaux. D'une part, en mettant la donnée à différents endroits de l'entreprise en fonction de sa sensibilité. S’il s’agit d’une information sensible, il faudra la traiter très rapidement, par exemple qu’au niveau de la machine. C’est pour cela que nous apportons des solutions technologiques capables de faire tourner des algorithmes parfois très sophistiqués de manière très locale. Ensuite, on va pouvoir déporter la donnée au niveau par exemple de la ligne ou peut être jusqu'au niveau d'un Cloud qui permettra une supervision plus globale. Là encore, la sécurisation peut-être un peu moins forte. Notre rôle consiste à apporter des solutions technologiques adaptées, s’appuyant pour l’IA pour gérer cette segmentation.
Siemens célèbre ses 175 ans en France. Cette présence sur la durée au côté des industriels doit donner confiance ?
Oui, c'est une chance et notre défi au quotidien de continuer à porter cette entreprise qui existe depuis longtemps. On a un peu un devoir et une envie de continuer à garder l'innovation, de rester en pointe, d’essayer d’être agile malgré notre taille. Cela passe par une écoute de nos clients qui nous challengent. Notre mission consiste à porter le meilleur de l'innovation à leur service de nos clients, dans cette convergence entre le réel et le virtuel qui est vraiment la direction de demain. Ce travail n’est pas simple, car c’est beaucoup de technologies et d’informations. Cela nous demande aussi souvent de nous réinventer, mais c'est une mission assez exaltante.
Dernier mot sur ce salon, on croise des industriels moins stressés que d’habitude, malgré le contexte compliqué. Vous partagez ce constat?
En tous cas, il y a beaucoup de monde sur ce salon et particulièrement sur le stand Siemens. C’est une vraie dynamique, aussi lié à l’ADN industriel de la région. Ensuite, les industriels sont passés au travers de beaucoup de choses ces derniers temps et tous ont appris à gérer les crises et à relativiser. En ce moment, on s’interroge tous sur demain, mais on a tous aussi compris qu’il ne s'agissait pas de se lamenter, mais d'être attentif à ce qui se passe, d'anticiper le coup d'après. L’important est de remonter ses manches et de dire on y va. Nous sommes persuadés qu’on va continuer à faire de très belles choses ensemble. « On ne va rien lâcher »*.
Propos recueillis par Xavier Fodor
(*ndlr. Le thème de l’édition 2025 de Global Industrie).

