Créer une synergie construction numérique en France
Créer une synergie construction numérique en France
Maud Guizol est présidente de buildingSmart France (bSFrance), directrice du BIM et CIM pour le groupe Colas, engagée à la FNTP et dans le projet national MINnD 2050, entre autres. Autant de casquettes qui lui donnent une excellente vision sur l’évolution du numérique dans le secteur de la construction. Les jumeaux numériques territoriaux sont importants à instaurer à côté des jumeaux numériques de projet, mais il ne faut pas se louper dans la mise en place de ses fondations.
Quel est le but de buildingSMART France?
Son objectif est de fédérer autour de la modélisation de l'information de la construction au sens large. Cela implique la promotion et la formation autour de l'openBIM, mais pas seulement. Accompagner le développement du BIM, c’est travailler sur les cas d’usage du management de la donnée, de l'IA et du jumeau numérique. Notre but c'est de rassembler et d’offrir un socle commun de pratiques partagées, un point d'entrée, pour tous les acteurs sur ces thématiques.
Vous êtes la première, issue des infrastructures et de la route, à présider bSFrance, c’est le signe que la transformation numérique peut rassembler bâtiment et TP?
Dans buildingSMART, « building » est à prendre au sens « construction ». Mais effectivement ces dernières années, le curseur de bSFrance était orienté plutôt « bâtiment ». Et il est certain qu’en tant qu’entreprise d'infrastructures, quand on est soumis au BIM, on nous impose souvent des outils BIM bâtiment pour faire de l'infra. Mon objectif, c'est vraiment d'entendre tout le monde et que l’on puisse avoir des outils pour tous, comme avec l'openBIM. Cette idée d’aller vers le « BIM pour tous » se traduit aussi dans le nouveau comité de pilotage de bSFrance. Je m’appuie sur deux co-directeurs : Étienne Pansart qui vient de Systra grand groupe de l'ingénierie, et Damien Haultcœur qui travaille chez Domolandes, un technopôle régional lié au monde du bâtiment. Cela illustre notre volonté de mettre aussi bien à l'honneur des cas d’usage, des pratiques, des expérimentations, des évènements pour tous, aussi bien orientés bâtiment qu’infrastructure. D’ailleurs, lorsque l’on regarde le monde réel, on ne peut pas construire des bâtiments sans pouvoir les relier par des routes. Et, il est impossible de construire des routes sans avoir de point d'intérêt en termes de bâtiment. Dans la vraie vie, une coordination est nécessaire entre le monde du bâtiment et le monde des infrastructures. C’est le rôle du numérique, et plus précisément le jumeau numérique territorial, d’assurer cette convergence.
Quelle est justement votre définition du ou des jumeaux numériques?
Je vais m'expliquer par analogie avec le BIM et la maquette numérique. La maquette numérique, c'est un support qui va permettre une représentation 3D d'un ouvrage, d'une construction dans un état dans lequel on a des objets 3D et des liens dynamiques entre les objets. Le BIM, c'est un processus qui va permettre d'accompagner tout le cycle de vie d'un projet, à partir d'une maquette numérique. Il va définir des processus pour pouvoir gérer la mise à jour de cette maquette et son efficience dans toutes les phases de la vie d'un projet, de la phase design, la phase construction jusqu'au DOE, à l'exploitation, la maintenance et la rénovation.
Ainsi, le jumeau numérique, c'est un état dynamique d'une maquette numérique en tant que représentation virtuelle de l'ouvrage en temps réel, avec des données actualisées. On parle souvent de temps réel, mais tout dépend des usages. La mise à jour des données peut se programmer toutes les heures, une fois par jour voire une fois par mois. On va retrouver cet état à partir de la phase de suivi de chantier lorsque l’on va commencer à développer le jumeau numérique de la construction qui va vivre et s'enrichir jusqu'à l'exploitation et à la maintenance. Ensuite, d’un point de vue techno, il y a plusieurs types de jumeaux numériques avec d’une part ce « jumeau numérique projet » que je viens de présenter et qui mobilise des outils plutôt BIM. Et puis, il y a le « jumeau numérique territorial », totalement différent puisqu'il résulte de la convergence des mondes du BIM et du SIG : deux systèmes d’information différents et deux gestions différentes. Mais un jumeau numérique territorial peut agréger plusieurs jumeaux numériques de projet.
Quels en sont les cas d’usage?
Ils varient selon les deux typologies de jumeaux. D’un côté, le jumeau numérique projet va permettre de suivre son chantier, c'est-à-dire faire de la mise à jour de la donnée topo et mettre en cohérence le modèle théorique et la réalité. Ce jumeau numérique va évoluer tel que construit, grâce aux capteurs IoT qui vont suivre un ouvrage et son évolution dans le temps. Cela permettra, par exemple, d’évaluer quand il va falloir intervenir en termes de maintenance.
Le jumeau numérique territorial adresse beaucoup plus de cas d'usage à diverses échelles plus importantes. Cela peut aussi être pour la maintenance prédictive, mais aussi pour la gestion du patrimoine immobilier, l'optimisation des consommations énergétiques ou encore des analyses d'îlot de chaleur urbain…
Au sein de Colas, vous avez développé votre propre modèle de jumeau numérique territorial « 2IN ». Il est opérationnel?
Absolument ! Sa version est industrialisée et déployée auprès de 3.500 utilisateurs. Actuellement une vingtaine de métiers différents s’en servent chez Colas, dans près de 80 pays. Un quart des utilisateurs sont rattachés au chantier avec des profils comme des chefs de chantier ou conducteurs de travaux. Un autre quart va être dans les bureaux d'études. Après, on va retrouver les patrons de territoire, là où le groupe intervient, les industries partenaires, notre service communication ou encore nos laboratoires. Ce spectre va encore s’étendre, car nous refondons actuellement son architecture numérique pour augmenter le requêtage des données et avoir des notions d'équipe collaborative. Notre idée est de partager des données entre certaines équipes, avec des notions de conflit d'ancienneté ou de clients.
À nouveau, quels en sont les usages?
Nous avons identifié une trentaine, dont le principal est la visualisation multi échelle de toutes les données. Cela va des données internes aux données des projets, de l'IoT, de nos engins, de nos fournisseurs ou de nos carrières… Dans 2IN, nous pouvons agréger et croiser toutes ces données Colas avec 80 typologies de jeux de données Open Data : données environnementales, PLUi, cadastre, foncier, concessions réseaux, etc. Nous visualisons ces données de façon multi échelle et multiformats. Cela va permettre de contextualiser nos chantiers lors d’une phase d'appel d'offres et mieux qualifier et dé-risquer un projet en s’appuyant sur des données géotechniques ou des concessionnaires.
2IN sert aussi à suivre tous nos produits. En croisant les données des équipements de chantier avec les bons de livraison, nous sommes capables de savoir quel tonnage de tel enrobé a été utilisé à tel endroit sur tel tracé. On va ensuite recroiser cela avec des données d'auscultation de chaussée et de météo. Si on constate une dégradation, c’est peut-être parce qu’il pleuvait le jour où on a mis en place tel enrobé et tel produit. Nous pouvons donc suivre les produits et travailler avec une approche de maintenance prédictive des routes. On va aussi pouvoir retrouver des outils de préparation et d’approvisionnement du chantier, par exemple avec des fonctionnalités d'isochrones pour obtenir le meilleur itinéraire et la meilleure tournée pour les camions. Un patron d'un territoire va mieux connaitre sa zone de chalandise, où l’on est présent ou pas d'un point de vue commercial, où sont nos concurrents ou nos fournisseurs. Ainsi, si l’on veut ouvrir une nouvelle entité, 2IN joue un rôle stratégique en nous permettant d'explorer le territoire et d’identifier les opportunités de développement d’activités.
Revenons à bSFrance. Vous venez d’annoncer une feuille de route opérationnelle à travers sept actions, dont une, pilotée avec la FNTP, porte sur les jumeaux numériques territoriaux. Quel est son objectif ?
Là, je vais prendre toutes mes casquettes, parce que je travaille également dans le projet MINnD 2050 et le groupe de travail jumeau numérique territorial du CNIG. On se rend compte que le jumeau numérique territorial, c'est le sujet sur lequel tout le monde souhaite aller ! Il y a une véritable course vers le jumeau numérique territorial et on a bien compris l'enjeu de la convergence des mondes du BIM et du SIG. Sauf que pour le coconstruire, il nous semble important qu'il y ait tous les acteurs autour de la table et pas un qui porte plus qu’un autre ce sujet.
Il faut des cas d'usage lié à la construction. Pour nous, un jumeau numérique des territoires doit bien évidemment inclure la modélisation de l'information de la construction. Si les acteurs partent dans des développements sans mettre dans leur cahier des charges la possibilité d’inclure des maquettes BIM, on ne pourra jamais communiquer et gérer cette notion de construction de bâtiments et d'infrastructures. Le risque est au final de re-siloter la donnée, en recréant des petits jumeaux numériques territoriaux qui ne communiquent pas ! Et si on n'est pas sur un jumeau numérique multi échelle, on revient à un SIG...
L’idée est donc d’élargir la réflexion et l’action avec d’autres?
Tout à fait. Aujourd’hui, on se rend compte que dans nos feuilles de route respectives, nous traitons tous du BIM, de l’IA, du jumeau numérique au sens large. Certains travaillent en commun quand d’autres sont en train de redévelopper les choses en doublon. L’idée serait plutôt d’utiliser les travaux des uns pour les poursuivre et faire d’autres choses. Il est donc indispensable de réunir toutes les parties prenantes autour de la table, avec aussi la FNTP, Syntec Ingénierie, ADN Construction, la FFB, CINOV, Infra2050 et tous ceux qui ont envie de créer une synergie autour de la construction numérique en France. Cela afin de coordonner toutes les actions à travers un comité chapeau à placer éventuellement sous l’égide neutre d’un ministère. L’objectif de coconstruire le socle commun de ce que peut être le jumeau numérique territorial multi-domaines à l'échelle de la France et de pousser cette vision au niveau des ministères, voire à l'international. Ce comité, c'est l’un des premiers enjeux à concrétiser dans les six premiers mois de cette année : un calendrier absolument réaliste.
Propos recueillis par Xavier Fodor

