Jumeau numérique territorial : le regard d’un élu et géomaticien

Publié le 11 juin 2026 par Xavier Fodor

Directeur du numérique de Lisieux Normandie, maire et vice-président de communauté urbaine, Anthony Guérout partage une vision très concrète du jumeau numérique territorial. Celle d’un outil au service de la décision publique.

Le jumeau numérique territorial est souvent présenté à travers ses technologies, ses plates-formes ou ses modèles de données. Plus rarement à travers les yeux de ceux qui doivent prendre des décisions à partir de ce qu'il propose et le plus souvent montre. C'est cette approche qu'a défendue Anthony Guérout lors de VirtualTER 2026, à Caen. «Ce n'est pas une double casquette que je viens vous présenter, c'est une quadruple casquette», annonce d’entrée le Directeur du Numérique et des Systèmes d'Information de la communauté d'agglomération Lisieux Normandie. En effet, le géomaticien est également maire du petit village de Saint-Aubin-Routot, vice-président en charge de l'habitat, de l'urbanisme, du foncier et de la politique de la ville à Le Havre Seine Métropole, et depuis quelques mois conseiller départemental de Seine-Maritime. Cette accumulation de responsabilités lui offre une position rare dans l'univers des collectivités. D'un côté, il pilote la construction du système d'information géographique et du futur jumeau numérique de Lisieux Normandie. De l'autre, il siège parmi les élus qui utilisent ces outils pour arbitrer des projets urbains, répondre aux habitants ou préparer les politiques publiques. Pour Anthony Guérout, cette double vision conduit à une conviction simple: un jumeau numérique n'a d'intérêt que s'il aide à comprendre un territoire et à prendre de meilleures décisions. «Un plan, une carte, c'est difficile à comprendre pour un élu, pour un habitant, pour les non-spécialistes. Une vue 3D est beaucoup plus facile à comprendre.»

Un outil pour voir le territoire avant de le transformer

L'un des premiers usages qu'il met en avant concerne l'aménagement urbain. En tant qu'élu, il constate régulièrement l'écart entre les documents techniques produits par les bureaux d'études et la manière dont ils sont perçus par les habitants. «On a souvent de très beaux projets en concours d'architecture, explique-t-il. Les paysagistes mettent des arbres qui ont trente ans alors qu'on ne les verra jamais comme ça. Parfois, on a même le soleil au nord ! La vision est donc belle, mais elle est tronquée.» Le jumeau numérique permet de replacer les projets dans leur environnement réel. Les futurs bâtiments peuvent être visualisés dans leur contexte urbain, les impacts paysagers deviennent visibles et les riverains disposent d'une représentation plus fidèle de ce qui sera réellement construit. Cette capacité de projection joue également un rôle essentiel dans la concertation : «C'est à la fois un outil d'aide à la décision pour les élus et un outil de concertation pour les habitants.» Au Havre, où il a précédemment dirigé les services SIG et topographie, ces modèles 3D étaient régulièrement utilisés lors des réunions publiques. Les élus se déplaçaient avec les maquettes numériques pour expliquer les projets quartier par quartier. «On montrait les différentes vues, on demandait aux habitants où ils habitaient et on leur faisait voir directement ce qu'ils allaient voir depuis chez eux.» L'expérience lui a appris que la technologie n'est toutefois qu'un support. «Si l'élu veut faire la concertation à la fin du projet, l'habitant n'aura pas son mot à dire. Si la concertation intervient suffisamment tôt, alors il peut y avoir un véritable échange.» Anthony Guérout se souvient notamment d'un projet d'aménagement dont le tracé a été modifié après l'intervention d'une habitante expliquant le chemin qu'elle empruntait quotidiennement avec sa poussette. «Il y avait déjà une trace dans l'herbe. Tout le monde passait par là. Nous avons finalement adapté le projet à cet usage réel.»

À Lisieux, construire d'abord un socle de données

Si les usages politiques du jumeau numérique sont nombreux, Anthony Guérout rappelle qu'ils reposent avant tout sur un travail souvent invisible : la constitution d'un patrimoine de données géographiques. À son arrivée à Lisieux Normandie, l'agglomération issue de la fusion de plusieurs communautés de communes ne dispose pratiquement d'aucune base de données homogène à l'échelle de ses 1.000 km². «Le cœur du projet pour nous, c'est la donnée. Pas uniquement la maquette 3D, mais aussi la représentation du sol, du sous-sol et du sursol.» Grâce à un financement européen FEDER et au soutien de la Région Normandie, la collectivité engage une campagne d'acquisition de données particulièrement ambitieuse. Une orthophotographie à 5 cm de résolution, des données infrarouges et un relevé lidar couvrent l'ensemble du territoire. «On partait de zéro, martèle le géomaticien. L'objectif était de créer une donnée de référence et de la partager avec l'ensemble de nos partenaires.» Ces acquisitions permettent ensuite de cartographier automatiquement bâtiments, routes, cultures, haies, arbres et zones naturelles sur l'ensemble du territoire. « Avant, pour inventorier certaines haies, on envoyait des stagiaires sur le terrain. Aujourd'hui, on envoie un avion équipé d'un laser.» Pour une collectivité majoritairement rurale, l'enjeu n'est pas seulement de produire une représentation 3D spectaculaire. Il s'agit surtout de disposer d'une connaissance homogène d'un territoire que personne ne maîtrise entièrement. «54 communes, 1.000km2 : personne ne connaît parfaitement tout le territoire. Le jumeau numérique permet justement d'en avoir une vision globale.»

Le jumeau numérique trouve vite ses usages

Cette connaissance détaillée du territoire trouve aujourd'hui des applications très concrètes dans les politiques publiques. L'une des plus importantes concerne la mise en œuvre du Zéro Artificialisation Nette (ZAN). Face à des règles complexes et à des objectifs de réduction de la consommation foncière, la collectivité a utilisé son jumeau numérique pour reconstituer l'évolution de l'urbanisation au cours des dernières décennies. En croisant photographies aériennes historiques, données cadastrales et autorisations d'urbanisme, les équipes ont pu identifier précisément les surfaces artificialisées et les réserves foncières encore disponibles. «Cela nous a permis d'aller voir les élus et de leur dire: vous souhaitez ouvrir de nouvelles zones à l'urbanisation, mais vous n'avez pas encore terminé celles qui existent déjà. » Le jumeau numérique devient ainsi un outil d'aide à la décision qui permet d'objectiver les débats d'aménagement. L'autre grand domaine d'application concerne l'adaptation au changement climatique. À partir des modèles numériques de terrain issus du lidar, Lisieux Normandie calcule les bassins versants, identifie les zones de ruissellement et cartographie les secteurs exposés aux inondations. Ces analyses permettent d'alimenter les documents d'urbanisme, mais aussi de répondre à des problématiques beaucoup plus opérationnelles. Anthony Guérout cite notamment le cas d'un projet de funérarium nécessitant la création d'une zone humide compensatoire. Alors qu'un bureau d'études avait été mobilisé pour identifier un terrain adapté, la solution a finalement été trouvée directement à partir du jumeau numérique: «Nous avons simplement croisé les critères du bassin versant, des zones humides, de la propriété foncière et des contraintes d'aménagement. Nous avons trouvé deux terrains compatibles en quelques minutes.» Pour lui, c'est précisément dans ce type de situations que la valeur du jumeau numérique apparaît. «C'est quelque chose qu'on n'aurait pas forcément imaginé au départ», affirme-t-il. À écouter Anthony Guérout, le jumeau numérique territorial ne se résume ni à une maquette 3D, ni à une plate-forme technologique, même si la confusion ou la proximité avec le SIG est forte. Il constitue avant tout un moyen de rendre un territoire plus lisible pour ceux qui doivent le gérer, le transformer ou l'habiter. Cette vision explique pourquoi Lisieux Normandie s'intéresse autant aux réseaux d'eau et d'assainissement, aux données LiDAR, aux vues immersives Panoramax ou encore aux maquettes BIM des bâtiments publics. Chaque nouvelle couche de données contribue à enrichir la compréhension du territoire et à préparer les décisions futures. «Le jumeau numérique nous sert à comprendre le territoire dans toute sa complexité. On ne peut pas avoir tout un territoire dans sa tête quand on est élu. Avoir l'ensemble des informations au même endroit, c'est extrêmement utile.» Pour celui qui est à la fois concepteur et utilisateur de ces outils, le véritable enjeu n'est donc pas la technologie elle-même. C'est sa capacité à transformer la donnée géographique en connaissance et la connaissance en décision publique.

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