Au 3DEXPERIENCE Forum 2026, Dassault Systèmes et ses clients (Bel,Valeo, Orano, EDF…) ont montré comment l’IA industrielle transforme les jumeaux virtuels en leviers stratégiques de compétitivité. Retour sur les temps forts d’une édition marquée par les enjeux de souveraineté, d’innovation et de transmission des savoirs.
Début juin, le Palais de la Mutualité à Paris accueillait l’édition 2026 du 3DEXPERIENCE Forum de Dassault Systèmes. Placée sous le thème «L’IA industrielle au cœur des jumeaux virtuels et expériences génératives», cette journée a réuni plusieurs centaines de dirigeants industriels, experts du numérique et acteurs de la transformation digitale autour d’une conviction commune: l’intelligence artificielle et les jumeaux virtuels ne relèvent plus de la prospective, mais constituent désormais des leviers stratégiques de compétitivité, de souveraineté et de transmission des savoirs. Contrairement à certaines éditions plus démonstratives, l’ambiance de cette journée était marquée par une forme de gravité. Les tensions géopolitiques, les incertitudes économiques, les enjeux de souveraineté technologique ou encore l’impact potentiel de l’IA sur les métiers ont donné une tonalité particulièrement studieuse aux échanges. Lors de la conférence plénière, dans les allées comme dans les ateliers, les participants semblaient animés par une même préoccupation: comprendre comment engager rapidement leur transformation afin de rester compétitifs dans un environnement en mutation accélérée.
Le point d’orgue de cette journée était la conférence plénière. Dès l’ouverture, Stéphane Degraeve, Managing Director Eurowest de Dassault Systèmes, a posé le décor. Selon lui, les entreprises évoluent dans un contexte où «jamais les entreprises n’ont eu autant besoin d’anticiper, de simuler, de collaborer et d’innover plus vite». Face à la multiplication des ruptures technologiques, il estime que l’intelligence artificielle, la simulation et la collaboration sont devenues «des leviers de productivité colossaux». Pour le dirigeant, la valeur des entreprises réside désormais dans leur capacité à exploiter l’ensemble de leurs connaissances industrielles et à les mettre au service de chaque décision. Cette même idée d’un patrimoine industriel à valoriser grâce à l’IA a constitué le fil rouge de la matinée. Morgan Zimmermann, CEO de 3DEXPERIENCE, a détaillé la vision de Dassault Systèmes autour des «Industry Virtual Twin Experiences». Selon lui, la véritable richesse des industriels ne réside pas dans les grands modèles de langage, mais dans des décennies de connaissances accumulées au sein des entreprises. «La seule connaissance, elle n’est pas dans le SuperGPT. Elle est cachée dans 30 ans, 40 ans d’histoire du design, dans les incidents, chez les clients, dans les usines», explique-t-il. L’expert a particulièrement insisté sur la nécessité de combiner l’IA avec les lois de la physique et les modèles scientifiques afin de garantir la fiabilité des décisions industrielles. Cette approche doit permettre de créer des «compagnons virtuels» capables d’assister les collaborateurs dans leurs prises de décision quotidiennes (lire cet article Twin+). «Nous n’appelons pas cela des agents, mais des compagnons», insiste Morgan Zimmermann, soulignant leur vocation à augmenter les capacités des ingénieurs plutôt qu’à les remplacer.
La digitalisation en élément indispensable
Les témoignages de clients ont ensuite illustré concrètement cette transformation. Christophe Périllat, directeur général de Valeo, a partagé sa vision d’une industrie automobile confrontée à «probablement la plus grande transformation de son histoire». Entre électrification, logiciel, autonomie et montée en puissance des constructeurs chinois, le groupe cherche à accélérer drastiquement ses cycles de développement grâce à la digitalisation, à la simulation et aux jumeaux virtuels. Le dirigeant a notamment expliqué comment certaines phases de développement pouvaient être réduites de plusieurs années à quelques mois grâce à une meilleure intégration entre conception et simulation (lire l'article complet de Twin+).
Quelques minutes plus tard, Cécile Béliot, directrice générale du groupe Bel, démontrait que les jumeaux numériques ne concernent plus uniquement les secteurs industriels traditionnels. Pour l’entreprise agroalimentaire, l’objectif est de répondre aux défis de l’alimentation durable à l’échelle mondiale. «Nous avons une conviction chez Bel: la puissance de la technologie, de la data, de l’IA, doit être au service du bien commun», a-t-elle déclaré. Bel déploie ainsi un vaste programme de transformation articulé autour de la digitalisation des usines, de la création d’un patrimoine numérique de données produits et de la mise en œuvre d’une R&D augmentée. L’ambition est particulièrement forte autour du développement d’un jumeau numérique de la célèbre Vache qui rit. «Notre rêve, c’est d’être les premiers à implanter un jumeau numérique sur des produits alimentaires», a expliqué la CEO (lire l'article complet de Twin+). Invité comme grand témoin de cette édition, Jacques Attali a apporté une perspective plus large sur les transformations en cours. Pour l’économiste, l’intelligence artificielle ne constitue qu’une étape dans une évolution plus profonde qui conduira vers la simulation généralisée. «Les jumeaux virtuels sont l’un des avenirs de l’intelligence artificielle», affirme-t-il. Au-delà des usages industriels, Jacques Attali anticipe l’émergence future de jumeaux numériques individuels capables de modéliser les parcours de vie, les données de santé ou les compétences. Une évolution qu’il juge à la fois prometteuse et potentiellement dangereuse. Il a également insisté sur un enjeu particulièrement sensible pour les industriels: la préservation des savoirs. Alors que de nombreux experts partent à la retraite, la captation et la valorisation des connaissances humaines deviennent selon lui aussi importantes que la protection des données techniques.
Capter et transmettre les connaissances
Cette problématique de la continuité des connaissances est revenue lors de la table ronde réunissant Lionel Bogner, directeur de l’usine Eiffage Métal de Lauterbourg, et Sébastien Guinehut, Executive Director Engineering, Innovation and Industrialization chez Symbio. Tous deux ont souligné que la transformation numérique dépassait largement la simple adoption de nouveaux outils. Pour Eiffage Métal, la digitalisation est devenue indispensable pour réaliser des ouvrages toujours plus complexes, tandis que Symbio a mis en avant la nécessité de construire une continuité numérique complète entre bureau d’études, production et exploitation des données terrain. «Nous avions besoin d’avoir une continuité numérique complète du bureau d’études à l’usine sur l’ensemble du cycle de vie produit», explique Sébastien Guinehut. De son côté, Lionel Bogner a insisté sur la dimension humaine de cette transformation. Selon lui, les nouveaux outils favorisent les échanges entre générations et facilitent la transmission des savoir-faire industriels. Un sujet qui a fortement résonné avec les préoccupations exprimées tout au long de la journée. Suivait une autre table ronde autour de la relance du nucléaire français, réunissant les deux acteurs majeurs: EDF et Orano. Dans un contexte de réindustrialisation et de souveraineté énergétique, les intervenants ont souligné le rôle central des jumeaux numériques et de la continuité numérique pour piloter des programmes industriels dont les horizons se comptent en décennies. Entre les nouveaux EPR, le renouvellement des infrastructures du cycle du combustible et la coordination de milliers d’acteurs, la maîtrise des données devient un enjeu stratégique. «Le numérique nous oblige à repenser différemment, à ne pas penser au bord de notre entreprise, mais au bord de notre filière nucléaire», a notamment souligné Bruno Viel, Directeur des systèmes d’information et du numérique de l’ingénierie et des projets nucléaires chez EDF, tandis qu’Orano insistait sur la nécessité de construire des systèmes capables d’assurer la traçabilité et la transmission des connaissances sur des durées pouvant dépasser 80 ans. Dernière séquence marquante de la matinée, l’intervention de Sydney Rostand, fondateur de Bionov, a ouvert une perspective originale en montrant comment le biomimétisme devient un levier concret d’innovation industrielle. À travers plusieurs exemples inspirés du vivant, il a démontré que les 3,8 milliards d’années d’évolution de la nature constituent un immense réservoir de solutions technologiques. Des turbines optimisées grâce à l’observation de la baleine à bosse aux futurs algorithmes inspirés des mécanismes biologiques, le dirigeant voit dans le biomimétisme un nouvel outil de compétitivité pour l’industrie européenne. Selon lui, l’association entre biomimétisme, IA et simulation ouvre la voie à une nouvelle génération d’innovations accélérées par les jumeaux virtuels et les capacités de modélisation de la plate-forme 3DEXPERIENCE. «Pendant très longtemps, le biomimétisme a été un objet de curiosité. Aujourd’hui, c’est un objet de compétitivité industrielle», a-t-il résumé.
En conclusion de cette plénière, Florence Verzelen, Directrice générale adjointe EMEA de Dassault Systèmes, a synthétisé les principaux enseignements de cette édition. Pour elle, quatre grands marqueurs se dégagent: la plate-forme comme système nerveux de l’entreprise, le jumeau virtuel comme révélateur de l’intelligence dormante, la maîtrise des risques dans un monde instable et le renforcement des filières souveraines. L’une des phrases les plus marquantes de la matinée est sans doute venue de sa conclusion: «Dans quelques années, une entreprise qui n’aura pas de jumeau virtuel, c’est l’équivalent d’une entreprise qui n’aurait pas de bilan comptable aujourd’hui...» Au-delà des démonstrations technologiques sur le playground et lors des ateliers, cette édition 2026 du 3DEXPERIENCE Forum aura surtout confirmé un changement de perception. L’IA industrielle, les compagnons virtuels et les jumeaux numériques ne sont plus présentés comme de simples outils d’optimisation. Ils apparaissent désormais comme des infrastructures stratégiques destinées à préserver les connaissances, accélérer l’innovation et accompagner la transformation des ingénieurs en véritables «ingénieurs augmentés». Dans un contexte de départs massifs à la retraite, de tensions géopolitiques et d’accélération technologique, ce message a trouvé un écho particulier auprès d’un public venu chercher bien plus qu’une démonstration. Les participants ont leur feuille de route pour s’inscrire de plain-pied dans l’industrie de demain!
✍️ Xavier Fodor

